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Publié : 5 avril 2010

DANS SON PARC SOUS LES ACACIAS…par Bernard Pivot

Paul Fort, le Prince des poètes, s’en est allé le 21 avril 1960, il y a 50 ans. Voici un article paru lors de ses obsèques dans le Figaro littéraire du 30 avril 1960. On notera que le premier article est signé par Bernard PIVOT.

DANS SON PARC SOUS LES ACACIAS…

(par Bernard Pivot)

A regarder mener Paul Fort en terre, il m’a semblé que les obsèques d’un poète ne sont pas des obsèques ordinaires. L’accablement ne creusait pas les visages ni ne voûtait les échines, la douleur n’offrait aucun spectacle insoutenable. Les amis de Paul Fort venus en foule à Montlhéry, et parmi ceux-ci un petit monde de vieux poètes méconnus qui continuent de publier leurs œuvres à compte d’auteurs, de fidèles compagnons de muse, tous portaient sur leur visage la sérénité, une sorte de confiance invisible. Ils avaient du triste à l’âme et leur regard avait conservé la paix naïve de leurs heures de méditation. A l’église, j’en voyais qui, recueillis, en pensée avec Paul Fort, devaient secrètement tisser des alexandrins.

Ce n’étaient pas de sombres funérailles traversées de sanglots et de détresses. A aucun moment le désespoir ne sembla l’emporter. Non, il régna durant toute la cérémonie un bonheur triste, une résignation affreuse. C’est avec un pâle et un mince sourire qu’on enterre les poètes.

A l’embouteillage de la circulation automobile qui se produisit à la sortie de l’église, on reconnut qu’on enterrait un prince. Les rues tortueuses et montantes de Montlhéry étaient encombrées d’un flot de voitures qui voulaient s’en retourner à Paris ou suivre le cortège funèbre jusqu’à la tombe creusée dans la propriété de Paul Fort, distante de deux kilomètres. Un agent de police empêchait les voitures de Jules Romains et de Pascal Bonetti, premières de files, de s’élancer. Après avoir parlementé, l’académicien obtint que la voie lui fût ouverte.

Les ménagères et les commerçants du quartier semblaient faire une haie d’honneur aux poètes. Enfin, le cortège s’ébranla. Des enfants couraient derrière les voitures. On traversa Montlhéry et, par une petite route bordée de buis et de cris d’oiseaux, on monta jusqu’au domaine d’Argenlieu.

Sur le passage, des ouvriers ôtaient leur béret ou leur casquette et se montraient du doigt Georges Brassens au volant de sa DS. Souvenez-vous de cette charmante chanson : Le Petit Cheval Blanc. Le poème était de Paul Fort et la musique de Brassens.

Un ciel immaculé, d’un bleu poète. Les premiers papillons jouaient dans le soleil. Là-haut, sur la colline, on avait coupé l’herbe d’un pré, pour que les voitures puissent s’y ranger. On respirait une bonne odeur de foin. Quelques branches basses obligeaient les têtes à se baisser. Par une délicieuse matinée de printemps, on ramenait Paul Fort chez lui, pour toujours.

Sa tombe est creusée au centre d’une terrasse en déclive qu’il appelait « le banc des étoiles ». De là, il regardait les étoiles percer la nuit ou s’éteindre. La vue sur le ciel est imprenable. On découvre la vallée de l’Orge, la tour de Montlhéry et la province de Hurepoix, ronde et brumeuse.

Autour de la tombe et du cercueil prêt à y descendre, trois cercles : celui formé par des centaines de roses et d’œillets rouges qui composent sur le sol une rosace de sang, le cercle des arbres : acacias et cerisiers, et dessous, le cercle de la foule. J’y vois Mme Paul Fort – le poète l’appelait « la Tourangelle » - la sœur du disparu, vieille dame attentive qui s’est assise sur une chaise et que ses amis viendront embrasser à genoux, les enfants, les petits-enfants du poète.

Je reconnais Emile Henriot – Mme Paul Fort aurait accepté un discours d’un membre de l’Académie française à condition qu’il dît publiquement le regret de l’illustre compagnie de n’avoir pas accueilli Paul Fort : l’Académie resta silencieuse… - Je reconnais Yves Gandon, Francis Didelot, Foujita, René Fauchois, Jacques Hébertot, la pianiste Lucienne Delforge, Gaëtan Picon, Philippe Chabaneix, Pierre Béarn, Balpêtré… Je voudrais dire aussi les noms des poètes qui portaient cape et monocle et promenaient un air soucieux et innocent sous leurs vastes chapeaux.

Le prêtre parlait latin, les abeilles frôlaient les visages ; aux effluves du printemps, à l’odeur de l’herbe piétinée et des cerisiers en fleurs se mêlait l’odeur d’encens. Des oiseaux piaillaient, le vent chuchotait dans les arbres.

 

L’ordonnateur des pompes funèbres annonça les discours.

  • Monsieur André Marcou.

Surpris par l’annonce, l’intéressé qui ne parlait qu’au nom de lui-même, jeta sa serviette sur les fleurs et, dépliant un papier, enfonçant son monocle, il se précipita vers le cercueil. Il dit qu’il était un ami de Paul Fort, il cita les extraits de la correspondance qu’il avait échangée avec l’écrivain, il dit aussi qu’il n’était pas anticlérical, mais anticléricaliste, et qu’il se réjouissait cependant de ces funérailles chrétiennes. Après quoi, au comble d’une excitation qui lui faisait battre l’air à grands mouvements de bras, il épela le nom de Fort : F, O, R et une croix.

C’était un poète, il alla ensuite demander des preuves de l’existence de Dieu à l’abbé Jean Perrin, lui aussi poète et ami de Paul Fort, qui avait prononcé à l’église le « sacerdotal adieu ».

  • Geneviève Desvignes parla au nom des « Rosati de France » ; Jean Guirec dit l’émotion des Ecrivains champenois ; Raoul Praxy rendit hommage au nom des Auteurs et Compositeurs dramatiques ; enfin, par la bouche de Mme Georges Day, les poètes et tous les écrivains exprimaient leur peine.

On reprit le sentier qui sentait la sève nouvelle. Et chacun se répétait que Paul Fort avait eu des obsèques inoubliables, avec, tout mêlés, le printemps, la prière, des encombrements de voitures, des discours émouvants, et une allocution un peu folle, et des dizaines de poètes venus accompagner l’un des leurs sous les acacias de Montlhéry.

Bernard Pivot.