Vous êtes ici : Accueil > ARCHIVES > Actualité des classes. Année 2009-2010 > Le poète Paul Fort > LA MORT DE PAUL FORT par Maurice Chapelan
Publié : 5 avril 2010

LA MORT DE PAUL FORT par Maurice Chapelan

Paul Fort, le Prince des poètes, s’en est allé le 21 avril 1960, il y a 50 ans. Voici un article paru lors de ses obsèques dans le Figaro littéraire du 30 avril 1960, un article signé par Maurice Chapelan (journaliste et romancier français. 1906-1992)

LA MORT DE PAUL FORT

par Maurice Chapelan

 

POETE INCONNU ? POETE CELEBRE ?

Par MAURICE CHAPELAN (Figaro littéraire - Samedi 30 Avril 1960)

- Tiens ! Je le croyais mort depuis longtemps.

Telle est la réflexion que me fit un écrivain de trente ans, l’un des meilleurs de sa génération, quand je lui appris, l’autre jeudi, la mort de Paul Fort. Un autre, du même âge, ancien élève de l’Ecole normale supérieure et professeur agrégé, à qui je demandais ce qu’il pensait du poète :

- Rien, me répondit-il. Je ne l’ai pas lu.

Et pourtant, le Prince des poètes a connu jusqu’au bout la vraie gloire, la plus enviable : celle que confèrent les manuels scolaires et la chanson. Que d’hommes et de femmes, de par le monde, ont chanté le petit cheval blanc, mis en musique par Georges Brassens, ou récité La Ronde, sans savoir qui en était l’auteur ! Donc, la gloire la plus pure aussi : la gloire anonyme.

Soulignons que cette gloire-là, non seulement Paul Fort en jouit, mais encore il en vécut, car il est peut-être le seul poète qui ait réussi à assurer sa vie matérielle – pendant plus de soixante ans ! – exclusivement avec sa plume, avec ses vers. Comment fut-ce possible ? Parce qu’une quantité incroyable d’instituteurs et d’institutrices souscrivaient ponctuellement à tous ces recueils. Et l’on sait s’il en eut : quelque quarante volumes de Ballades françaises !

A vingt cinq ans (1897), il était déjà célèbre. Voici ce que Rémi de Gourmont écrivait de lui, dans Le Deuxième Livre des Masques : ‘’Celui-ci fait des ballades. Il ne faut rien lui demander de plus, ou de moins, présentement. Il fait des ballades et veut en faire encore, en faire toujours….Typographiées comme de la prose, elles sont écrites en vers, et supérieurement mouvementées…’’.

A cette vue prophétique, il sied d’ajouter la définition que Paul Fort donna lui-même de son art :

« Exactement, j’ai cherché un style pouvant passer, au gré de l’émotion, de la prose au vers et du vers à la prose : La prose rythmée fournit la transition. Le vers suit les élisions naturelles du langage. Il se présente comme prose, toute gêne d’élision disparaissant sous cette forme. »

« La prose, la prose rythmée, le vers ne sont plus qu’un seul instrument, gradué. Pas de « beaux vers » ! Tout est dans la musique de la strophe. »

L’invraisemblable fécondité de Paul Fort s’explique par le fait que, jusqu’à la fin de sa longue vie, il ne laissa pas passer un jour sans écrire un ou deux poèmes. Il les composait le plus souvent de tête tout en se promenant. Quand une idée lui venait, il aimait en faire l’essai sur l’un de ses amis. Par exemple :

-Dites donc, Béarn, disait-il, vous connaissez le lion de Belfort… Celui de la place de Denfert-Rochereau ? Vous ne trouvez pas qu’il ressemble au roi des chats pour un dessin animé ?

-C’est vrai, répondit Pierre Béarn. Et la ballade en sortit. Il adorait les jeux de mots ; mais s’il en risquait, dans le quotidien, qui étaient parfois d’une qualité contestable, il ne faut pas oublier qu’il a élevé le calembour à la hauteur d’un moyen poétique :

« Au rendez-vous, François Premier arrivait toujours le dernier, même s’il n’arrivait pas du tout lorsqu’il faisait un froid de loup. Diane en son castel chantait, ses pieds mignards sur les chenets :

« Mais il neige, mais il neige, mais il n’est jamais trop tard. Y a pas mèche, y a pas mèche, y a pas méchanceté d’sa part. »

Le 1er février dernier, jour de ses quatre-vingt-huit ans, il déclara, avec un sourire : « Deux coquetiers, deux œufs dedans. »

La forêt inextricable de ses ballades lui donna-t-elle quelque inquiétude sur leur avenir littéraire ? On le croirait à lire le dernier vers du quatrain-épitaphe qu’il se composa :

Auteur confus de trop d’écrits.

Il n’empêche qu’à la radio, au cours de la fameuse émission Le dernier quart d’heure, il déclara à Pierre Lhoste, en 1952 : « Et qui parle de mourir ? Je ne mourrai pas ! »

Paul Fort n’aura pas eu la grande joie, si longtemps attendue, de voir paraître Paul Fort, par Pierre Béarn, dans la collection des poètes d’aujourd’hui (Seghers). L’ouvrage va sortir le 2 mai : il porte le numéro 75…. Cela m’incite à rappeler le jugement que Léautaud porta sur le Prince des poètes, dans sa notice des…Poètes d’aujourd’hui (Mercure de France), vers 1910, car Léautaud, en poésie, avait le nez fin, et la postérité pourrait bien lui donner raison :

« M. Paul Fort n’a pas toute la réputation qu’il mérite. Dans leur couleur de chansons populaires, ses Ballades sont pleines de traits ingénieux, charmants, de vraie poésie libre, abandonnée et pénétrante. On les recherchera peut-être un jour, comme le témoignage d’un art à peu près unique à son époque. »

Maurice Chapelan.