Vous êtes ici : Accueil > ARCHIVES > Actualité des classes. Année 2009-2010 > Le poète Paul Fort > DERNIERES RENCONTRES AVEC PAUL FORT par Charles Le Quintrec
Publié : 5 avril 2010

DERNIERES RENCONTRES AVEC PAUL FORT par Charles Le Quintrec

DERNIERES RENCONTRES AVEC PAUL FORT par Charles le Quintrec


             Paul Fort vers 1938

 

C’est à Knokke – Le Zoute, à la Biennale de poésie de septembre 1956, que je le rencontrai pour la première fois. A l’époque on le disait déjà très malade, mais l’on affirmait qu’avec un peu de chance il pourrait tenir jusqu’à Noël.

Depuis longtemps je cherchais à le voir. J’avais suffisamment lu et relu ses ballades pour vouloir mettre un visage sur leur « bouquet ». Et puis je n’ignorais pas que Paul Fort ne jouait jamais les maîtres ombrageux, qu’il savait accueillir les jeunes et parler devant eux sans trop croire à la « gloi-gloire » posthume de ses entretiens.

Dès qu’il me vit, il me dévisagea longuement et fit semblant de me reconnaître. Sous son béret, ses yeux enfoncés dans leur orbite jetaient des feux. Son foulard blanc et son pardessus ne le gênaient nullement en ces jours lumineux de fin d’été. On eût dit que la mer du Nord, que l’on apercevait derrière le dos des dunes, lui faisait peur justement parce qu’elle est du Nord.

Tout de suite il me parla de l’Ouest, de la Bretagne et des Bretons. Des gars rudes mais fidèles. Il avait pêché autrefois avec eux au large des côtes du Portugal. J’avais de la chance d’appartenir à cette race de navigateurs et d’hommes intrépides. Il me voulait intrépide moi-même…Une idée comme ça.

Poète intrépide, debout sur quelque radeau, affrontant d’enthousiasme le « vieil océan » d’Isidore Ducasse et la mer « toujours recommencée » des décasyllabes et des alexandrins.

Ah, la poésie ! Plus moyen d’y naviguer comme autrefois en sifflotant ! Les compagnons qu’on y croise cherchent moins à doubler coûte que coûte le cap Bonne-Espérance qu’à déchaîner les vents noirs de la division, de la contradiction !

Paul Fort parlait et ses admirateurs (il en avait de tenaces) lui sucraient son café, lui passaient tasse et soucoupe avec des mines qui auraient pu passer pour des génuflexions. Seul, à l’écart, le cher Roger Michael écoutait le vieil homme donner des conseils. J’avais beau me dire que Paul Fort, prince des poètes depuis 1912, faisait partie de ces aînés dont je me devais de me méfier, je sentais bien qu’il avait raison quand il disait :

« Les modes, les ismes, qu’est-ce que cela prouve ? Ne sommes-nous pas tous frères ? N’appartenons-nous pas au même monde ? Ne sommes-nous pas, d’abord, des enchanteurs ? Ah, si tous les poètes voulaient se donner la main !... »

Quelques heures plus tard, au casino de Knokke-Le-Zoule, en présence du ministre de l’instruction publique de Belgique, le prince des poètes assistait à une soirée qui lui était entièrement consacrée. Des comédiens lurent ses ballades, et plus particulièrement celles dédiées à sa bonne ville de Reims, à sa champagne natale. Puis on invita le vieil homme à monter sur scène, à se montrer à l’assistance. Celle-ci, debout, lui fit un triomphe. Pour la deuxième fois en quelques heures, je l’entendis faire le procès de nos haines, de nos exclusives, de notre intolérance. Ah oui, si les poètes du monde voulaient se donner la main !..... Charles Le Quintrec