Publié : 5 septembre 2016

Interview de Jean-Christophe Tixier

Ecole élémentaire David-Régnier—Paul-Fort de Verrières-le-Buisson

Interview d’un auteur :  Jean-Christophe TIXIER
Le 17 juin 2016, les élèves de CM2 accueillent dans leur école l’auteur Jean-Christophe TIXIER qui vient d’être élu comme leur auteur préféré en 2016 pour son livre « Dix minutes à perdre ». Il a répondu à une trentaine de questions et ses réponses ont passionné les élèves.

1. Combien de livres avez-vous vendus ?
Il y a différentes personnes qui participent à la vente des livres. Il y a l’éditeur, qui transforme l’histoire en livre. Puis il y a les distributeurs qui distribuent les livres aux libraires, il y a aussi les bibliothécaires qui font connaître le livre. Donc je ne vends pas moi-même mes livres directement.
Je reçois une fois par an une lettre de mon éditeur m’indiquant combien d’exemplaires de mes livres ont été vendus l’année précédente.


2. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’être écrivain ?
J’ai écrit un jour une histoire que m’a racontée ma grand-mère. Je suis issue d’une famille très nombreuse et on se voyait périodiquement à l’occasion de réunions de famille. Pour l’une d’entre elles, j’ai raconté cette histoire. Un oncle l’a lue et m’a proposé de l’envoyer à un éditeur qui l’a acceptée. Je n’avais pas envie que cette histoire disparaisse. Je suis devenu auteur par hasard.

3. Depuis combien de temps écrivez-vous des livres ?
Une dizaine d’années.

4. Combien de temps avez-vous mis pour écrire Dix minutes à perdre ?
Dans un livre, il y a des lettres, qui sont un code inventé pour faire passer ce qu’il y a dans la tête de l’écrivain dans la tête du lecteur. Quand tu as lu l’histoire de Dix minutes à perdre, tu as imaginé des images, des situations, ressenti des émotions,… Notre cerveau est une machine à décoder. Donc les choses existent dans la tête de l’auteur et les lecteurs lisent son code et créent leur propre imaginaire.

Je n’étais pas bon en rédaction quand j’étais petit. Je pensais qu’il suffisait de prendre une feuille et d’écrire tout de suite les idées. Il est pourtant important d’imaginer d’abord l’histoire. Moi, pour écrire Dix minutes à perdre, une grande partie de mon travail a été de m’allonger sur une chaise longue et de laisser mon imagination travailler. J’ai donc visité, par la pensée, la vieille maison de Tim, je me suis posé des questions dessus, etc. Le premier travail a été de savoir comment se débarrasser des parents de Tim et j’ai mis un personnage féminin et un personnage masculin, puisqu’à votre âge, il est plus facile de s’identifier à des personnages du même genre.
Donc en général je vais passer 3 à 6 mois à imaginer une histoire. (L’auteur fait imaginer aux enfants une situation qui se passe dans un train, comment ils l’imagineraient eux, pendant 15 jours. A la fin des 15 jours, s’ils devaient écrire ce qu’ils ont imaginé, ils auraient besoin de beaucoup de feuilles.)

Donc pour Dix minutes à perdre, il a fallu 3 à 6 mois pour imaginer cette histoire, 1 mois pour l’écrire et 3 à 6 mois pour corriger le texte. Donc quasiment un an pour avoir l’histoire finale et entre un an et demi et deux ans entre le moment où j’ai eu une idée et le moment où le livre sort en librairie alors que je n’ai passé qu’un mois à l’écrire véritablement.


5. Comment avez-vous imaginé l’histoire de Tim ?
J’ai vécu la même histoire. J’ai enlevé du papier peint chez moi et il y avait un message sur le mur derrière. J’ai donc imaginé à laisser moi aussi un message pour les futurs locataires qui enlèveraient le papier peint.

6. Est-ce que vous vous êtes inspiré de personnes réelles pour écrire un livre ?
J’aime bien imaginer mes personnages. Donc Tim est un mélange de toutes les personnes que j’ai pu rencontrer mais il est totalement imaginaire. Mon rôle va être de créer le personnage le plus crédible possible et le fait que tu te poses la question, c’est que j’ai réussi.


7. Pourquoi aimez-vous "Dix minutes à perdre" ?
Je l’aime parce que je me suis beaucoup amusé à décrire la relation entre les deux personnages. Ça part avec rien, Tim n’aime rien et s’ennuie. C’est souvent ça la vie, on part de rien et finalement on vit une aventure extraordinaire. Et souvent, on ne sait plus s’émerveiller des toutes petites choses. C’est ça qui me plaît. Il n’y a rien et on débouche sur quelque chose. Le personnage de Léa, très espiègle, me plaisait aussi beaucoup. Cependant, parmi tous les livres que j’ai écrits, ce n’est pas forcément celui que je préfère.


8. Quel est votre passage préféré dans Dix minutes à perdre ?
Il y en a deux. Un, au tout début, lorsque Tim se rend compte qu’il a oublié d’arroser les fleurs alors que sa mère lui a dit de le faire et que Léa l’interpelle et qu’il se sent idiot. Le deuxième, c’est quand il est à l’étage et qu’il se retrouve coincé en haut, le téléphone est resté dans la cuisine en bas alors que les deux types y sont. C’est un passage de tension que j’ai eu beaucoup de plaisir à écrire.


9. Pourquoi n’y-t-il pas d’illustrations dans votre livre ? 
Ce n’est pas mon rôle. C’est l’éditeur qui choisit de mettre des images dans mon livre ou pas. L’éditeur estime que dans cette collection de livre (Souris noire), les lecteurs n’ont pas forcément besoin d’images pour rentrer dans l’histoire.


10. Pourquoi avez-vous fait de Dix minutes à perdre un roman policier ?
C’est un roman policier sans policier ! Il y a plutôt une énigme à résoudre, avec différents indices avec lesquels on va essayer d’aboutir à la solution. Mais c’est aussi un roman d’aventure, une chasse au trésor. L’intérêt cependant du roman policier, c’est qu’il y a une intrigue de départ et petit à petit différents indices vont permettre de trouver la solution.


11. Quel était votre premier livre ?
La Rosalie (du nom de la voiture de la marque Citroën) qui raconte l’histoire de ma grand-mère. C’était la voiture de mes grands-parents. Au début de la seconde guerre mondiale, mon grand-père est parti à la guerre et il a dit à ma grand-mère, enceinte, de fuir et de se réfugier ailleurs. Mais comme beaucoup de femmes à l’époque, elle ne savait pas conduire. Mon grand-père lui a donc appris à conduire en une journée ! Elle n’a pas pu tout retenir. Il a donc collé des étiquettes dans toute la voiture pour qu’elle sache à quoi correspondait chaque bouton. En partant, elle ne savait pas si elle reverrait sa maison, à cause des bombardements, et son mari à cause de la guerre,.. Et en plus, enceinte, elle accoucha de jumelles !

Mais, finalement ce fut ça qui permit à mon grand-père d’éviter la guerre. Une loi permettait aux pères de cinq enfants de rentrer chez eux.


12. Quel métier vouliez-vous faire quand vous étiez enfant ?
Jardinier astronome. Les deux métiers me passionnent. Jardinier, tu plantes une petite graine et cela devient un grand arbre. Astronome pour les mêmes raisons. Dans le ciel il y a des petits points brillants et je me disais que finalement c’était des choses énormes dans l’Univers.


13. Qu’avez-vous écrit d’autres comme livres ?
En roman jeunesse, onze livres ont été publiés et trois vont l’être prochainement. J’ai aussi écrit un roman qui s’appelle La Traversée qui raconte la traversée des migrants en Méditerranée. Le dernier raconte un fait historique qui s’est passé en août 1934. Je n’écris pas que des romans. Mais, en tout, j’ai écrit une trentaine de textes (BD, théâtre, roman, etc) qui ont été publiés ou joués.


14. Aimez-vous plus écrire des romans policiers, fantastiques, historiques,...?
Non, je n’ai pas envie de choisir ! J’aime la variété, j’écris pour les adultes, les plus petits que vous, pour le théâtre, des BD,.. Ce qui me plaît c’est de pouvoir passer d’un genre à l’autre.

15. A quel âge avez-vous commencé à écrire ?
A 39 ans. Tu sais on n’est pas obligé de commencer tôt à écrire. Il n’y a pas de profil type, ni d’études spécifiques pour cela.


16. Est-ce qu’il y a d’autres de vos livres qui ont fait partie des sélections du Livre Elu de Verrières-le-Buisson ?
Non.


17. Quelle a été votre réaction en voyant que vous aviez gagné le livre élu 2016 ?
Tu sais, moi, quand j’ai une idée, je ne sais pas si je vais arriver à en faire une histoire. Je ne sais pas ensuite si l’éditeur voudra en faire un livre. Enfin si le livre est publié, je ne sais pas s’il va être beaucoup lu. Je ne sais pas ensuite s’il aura des prix. Donc là, tu imagines ? De savoir que mon livre a été élu, cela veut dire que j’ai eu le jackpot ! J’ai eu tout ça à la fois.


18. Est-ce que vous avez l’inspiration d’un livre en ce moment ?
D’un livre, non ! Mais de six oui ! Je travaille sur six projets en ce moment. En effet, comme je vous l’ai expliqué au début, il y a de nombreuses étapes pour terminer un livre. Donc il y en a que je suis simplement en train d’imaginer et d’autres dont je suis en train de corriger les fautes. Cela prend beaucoup de temps de corriger les fautes, car tout le monde en fait ! Un cerveau ne peut pas tout faire en même temps, trouver et écrire les idées et corriger les fautes. 
Pour un prochain livre, j’ai proposé un titre à mon éditeur, mais s’il ne lui plaît pas, il peut tout à fait me dire qu’ on doit le changer. Le dernier titre validé s’appelle Dix minutes trop tard, dans lequel on va retrouver les personnages de Dix minutes à perdre.


19. Mais, du coup, dans votre journée, vous travaillez sur les 6 projets de livres les uns après les autres ou vous les faites un par un ?
Le matin, je sais que je suis plus efficace pour écrire donc, vers 6h30, j’écris le roman en cours. Après dans la journée je vais en corriger un ou deux autres. Mais, tu sais, dans la journée, le cerveau travaille, donc pendant la journée, je vais penser trois minutes aux personnages d’une autre histoire, pour juste côtoyer les personnages et les connaître. Comme le voyage en train que l’on a fait tout à l’heure, on l’a fait exister. C’est en cela que je peux travailler sur plusieurs projets à la fois, je peux faire vivre mes personnages n’importe où, n’importe quand.


20. Parmi les livres que vous avez écrits, quel est celui que vous préférez ?

La Traversée qui raconte cette histoire des migrants. C’est mon livre préféré car j’ai fait des rencontres après l’avoir écrit. Des jeunes lecteurs m’ont dit qu’ils ne voyaient pas les choses comme ça, que cela avait changé leur point de vue. C’est agréable de voir que l’on touche les gens.

21. Est-ce que cela vous est déjà arrivé d’écrire une histoire et qu’un éditeur refuse de l’éditer ?
Tu imagines une tomate pourrie qui tombe par terre ? Et bien, je fais pareil quand on me refuse. C’est dur de voir qu’une idée en laquelle on a cru n’est pas acceptée. Pour Dix minutes à perdre, un premier éditeur a refusé de l’éditer mais un second a accepté. Si le livre est refusé, cela veut dire que j’ai travaillé huit ou dix mois pour rien.

 
22.Quel est votre livre préféré que vous n’avez pas écrit ?
C’est le prochain ! Quand j’ai une nouvelle idée, un nouveau projet, c’est un peu comme si toi, tu rentrais chez toi et on te disait « l’été prochain, on part deux mois en Australie ». Cela va être de nouvelles émotions, tu vas rencontrer de nouvelles personnes, etc.
Grâce aux livres, j’ai l’impression d’être immergé dans l’histoire, c’est différent d’un écran, voilà ce que j’attends d’un livre. Le premier roman qui m’a fait ça, c’est Voyage au centre de la Terre de Jules Verne. C’est le premier livre à m’avoir apporté tant d’images.


23. Où trouvez-vous votre inspiration pour écrire ?
Il faut deux choses pour écrire. Il faut imaginer que notre cerveau, c’est une grande marmite que l’on va remplir avec ce que l’on apprend à l’école, avec des gens que tu rencontres, des voyages que tu fais,… Plus tu remplis la marmite, et plus le cerveau va avoir de la matière pour écrire une histoire. Le cerveau va mixer tout ce que tu vas lui amener et à partir de là, tu vas pouvoir écrire tout un tas de choses. Pour tous les métiers de la création, il faut de la curiosité. La marmite se remplit de tout comme cela. Pour la remplir, il faut savoir observer.


J’aime bien observer. L’autre jour, j’étais dans le train et il y avait un homme qui lisait un livre. Il lisait trois pages, puis arrachait les trois pages puis les jetait. L’homme est dans un train et donc il est en train d’avancer et dans son livre il ne pourra pas revenir en arrière. Et bien, typiquement, cet homme va devenir un personnage. J’aime bien regarder cela car je trouve que derrière ces situations, il y a toujours des histoires à écrire si l’on fait attention. On s’aperçoit que la vie c’est ça.


24. Quel est le personnage qui vous ressemble le plus ?
Je n’en sais rien. C’est forcément un peu tous, puisque j’ai besoin de me glisser dans la peau des personnages pour les écrire. J’ai besoin de les imaginer, de me mettre à leur place. Donc, il y a un peu de moi dans tous les personnages, dans les gentils, dans les méchants, dans les vieux, dans les jeunes, les hommes, les femmes, les garçons, les filles,…


25. Est-ce que vous vous êtes déjà inspiré de rêves ?
Oui, je me suis déjà réveillé la nuit en me disant que je venais d’avoir une idée géniale de roman et de l’écrire aussitôt pour ne pas l’oublier. Mais, au matin, en la relisant, je l’a trouve toujours nulle. Donc maintenant, la nuit, je dors.


26. Aimez-vous votre métier d’écrivain ?
Est-ce que j’aime mon métier d’écrivain ? C’est au-delà d’aimer mon métier, c’est une passion, une envie d’écrire tout le temps, un besoin. Quand je passe 3 jours sans écrire, eh bien, ça me manque. Ce qui est bien, c’est que personne ne me dit quoi écrire, ni quand, ni pour qui,… C’est moi qui choisit ce que j’écris. C’est la possibilité de pouvoir tout faire qui me plaît dans un livre.


27. Que ressentez-vous lorsque vous écrivez un livre ?
Au début c’est une grande excitation. A la fin de la première page, c’est un vertige car je me dis qu’il m’en reste beaucoup à écrire. A la centième page, c’est une sorte de soulagement car il ne m’en reste plus que cent à écrire. Et à la fin du livre, c’est un sentiment de soulagement mais aussi de tristesse, à l’idée de quitter les personnages que je viens de créer. On me demande souvent si je m’ennuie, tout seul avec mon ordinateur. Mais je ne suis jamais seul, puisque je suis avec Tim, j’essaye avec eux de m’enfuir de la maison,.. Je vais vivre tout ce que mes personnages vivent.


28. Est-ce que cela vous est déjà arrivé d’écrire un livre jusqu’à la centième page et de trouver ça mauvais et de tout recommencer ?

Je réfléchis beaucoup avant de commencer un livre, donc cela ne m’arrive pas. Mais par contre, cela m’est arrivé d’être à la cinquantième page et de me dire que j’avais besoin de plus réfléchir, de laisser quelques temps de côté cette histoire et d’y revenir plus tard.


29. Ecrivez-vous tout seul ou avec d’autres personnes ?
J’écris seul mais je peux avoir besoin d’informations spécifiques, ou lorsque je n’ai pas les idées claires, je peux avoir besoin de parler à d’autres personnes.


30. Vous écrivez à la fin du roman que vous l’avez écrit en musique, est-ce toujours le cas ?

Pendant dix ou onze mois du temps d’écriture, il va falloir que je reste dans la même ambiance. La difficulté est donc de garder une continuité. C’est pour cela que l’on parle de « rituels d’auteurs ». Certains auteurs vont prendre toujours la même marque de café, de thé, etc. Moi j’utilise la musique. Au moment où j’ai une idée, je vais prendre une musique qui correspond à l’ambiance que je veux faire ressentir. La musique va me faire ressentir toutes les émotions auxquelles je l’associe. Mon bureau c’est donc cela : il montre son casque.

FIN

Un grand merci à Jean-Christophe TIXIER pour ce beau moment passé avec nos élèves.